top of page

Richard Forson (Cargolux): Cap sur la diversification 

2024_03_18_Richard Forson_PK05793.jpg

©DR

Richard Forson, CEO de Cargolux, analyse l’impact de l’évolution des rapports géopolitiques, les défis opérationnels à long terme et l’urgence pour le Luxembourg de diversifier son économie.

Comment la géopolitique redéfinit-elle vos opérations aériennes et vos priorités stratégiques ?
Les bouleversements géopolitiques imposent une adaptation permanente. En tant que compagnie européenne, le contournement de l’espace aérien russe ajoute jusqu’à deux heures par vol à destination de l’Asie. Cela se traduit par une consommation de carburant plus élevée, davantage d’émissions de CO₂ et des coûts accrus — sans aucune compensation réglementaire. Pendant ce temps, des concurrents comme les compagnies du Moyen-Orient et de Chine continuent à accéder librement au ciel russe. Cette asymétrie nuit à notre compétitivité. Les tensions commerciales, en particulier entre la Chine et les États-Unis, ont également perturbé nos opérations transpacifiques. Les flux de commerce électronique ont diminué après la suppression par les États-Unis de l’exemption de minimis de 800 dollars, désormais taxée quelle que soit la valeur des envois. L’Union européenne prévoit des règles similaires, avançant leur mise en œuvre de 2028 à 2026, avec l’ajout d’une taxe de 2 € par colis. Les volumes de e-commerce au sein de l’UE ont augmenté de plus de 100 % en glissement annuel, tandis que la pression réglementaire s’intensifie. Au-delà de la politique, les perturbations naturelles jouent également un rôle : les conflits au Moyen-Orient, ainsi que des éruptions volcaniques comme en Éthiopie, imposent des détournements, des retards et des coûts supplémentaires. Contrairement à de nombreuses entreprises européennes qui opèrent principalement dans un cadre national, nous évoluons sur un marché mondial, exigeant et sans concession. Nos vols relient plusieurs continents et, avec des actifs fixes tels que les avions, dont la durée de vie atteint vingt-cinq ans, chaque décision constitue un pari à long terme sur la résilience future des marchés. Malgré une imprévisibilité croissante, nous restons concentrés sur la création de valeur pour nos actionnaires, la résilience étant au cœur de toutes nos actions.

"Attirer les talents constitue une priorité pour l’avenir du Luxembourg."

Comment vous préparez-vous à un avenir aussi incertain et concurrentiel ?
Se préparer à l’avenir exige à la fois une vision stratégique et une grande agilité opérationnelle. La commande de dix Boeing 777-8F reflète un engagement sur plusieurs décennies, et non une recherche de gains à court terme. En réalité, la planification à long terme reste difficile à stabiliser. Les budgets des compagnies aériennes deviennent rapidement obsolètes, et des révisions trimestrielles offrent bien plus de précision. Le véritable défi réside dans la réallocation géographique de la production industrielle. Les chocs subis par les chaînes d’approvisionnement après la pandémie ont mis en lumière les risques d’une dépendance excessive à un seul pôle, la Chine. Aujourd’hui, le monde est en transition. L’Inde apparaît comme un candidat prometteur, avec une population jeune et qualifiée. Mais le développement prend du temps : il faudra peut-être cinq à dix ans avant que ces pays atteignent une capacité suffisante pour produire des technologies complexes. Pour Cargolux, la réussite passe par une présence précoce dans ces pôles émergents, avant que la transition ne soit pleinement achevée. Des marchés comme Singapour offrent une leçon instructive. Parti de situations de pauvreté et d’addiction dans les années 1960, le pays est devenu un centre financier et industriel mondial grâce à des politiques cohérentes et une vision claire. Le Luxembourg, en revanche, malgré un point de départ plus favorable, manque de cette continuité. Les cycles démocratiques interrompent les progrès tous les quatre ans. Avec un modèle social très sophistiqué en Europe, les employeurs peinent à rester compétitifs. Sans stratégie industrielle de long terme, l’Europe risque de décrocher davantage. Notre compétitivité repose sur une portée mondiale, une planification anticipée et la capacité à identifier les futures routes commerciales.

De quoi le Luxembourg a-t-il besoin pour bâtir une économie nationale résiliente et diversifiée ?
La résilience économique commence par la diversification. La dépendance excessive du Luxembourg aux services financiers rend le pays vulnérable. Si ce secteur venait à faiblir — sous l’effet de la concurrence extérieure ou d’un déclin interne — que resterait-il pour amortir le choc ? Les capitaux se déplacent rapidement ; les flux d’investissement peuvent disparaître tout aussi vite. Une base industrielle solide offrirait davantage de stabilité, mais le Luxembourg ne dispose pas encore d’un véritable secteur industriel de haute technologie. En créer un prendra des décennies, pas quelques années. Attirer les bons talents doit devenir une priorité, ce qui implique de résoudre la crise du logement et de garantir une qualité de vie durable. Les expatriés et les résidents locaux ne peuvent pas vivre dans un système à deux vitesses, avec des rémunérations inégales pour un travail similaire. Cela ne peut conduire qu’à des tensions sociales et à des divisions. Le pays a besoin d’une approche unifiée, capable d’attirer les talents, de développer des industries et de maintenir la compétitivité de l’ensemble des secteurs. Le Luxembourg a déjà su se réinventer : en attirant de grands industriels américains dans les années 1950, puis en créant SES dans les années 1980. La capacité de réinvention fait partie de l’ADN du pays, mais aujourd’hui, l’exécution doit être à la hauteur de l’urgence. S’appuyer uniquement sur les services financiers expose le pays à une stagnation à long terme. Avec les bonnes politiques, le Luxembourg pourrait bâtir une économie où les talents s’épanouissent, les industries se diversifient et la résilience devient une réalité.

bottom of page