Gilles Roth, Ministre des Finances: Une confiance prudente dans l'avenir
Interview de Gilles Roth, Ministre des Finances

©Claude Piscitelliia
Commençons par le budget: dans un contexte économique difficile, comment intégrer l’augmentation des dépenses militaires (+400 millions pour atteindre 2 % du RNB), ainsi que les dépenses sociales et d’investissement, sans basculer dans le rouge ?Nous vivons une époque instable. La guerre persiste sur le continent européen, les tensions entre grandes puissances se poursuivent et les différends commerciaux créent de l’incertitude. Le budget 2026 s’inscrit dans cette réalité géopolitique et géoéconomique.
Les priorités du budget 2026 demeurent axées sur la croissance économique, la cohésion sociale, le logement, la lutte contre la pauvreté et l’investissement dans notre avenir. Aucune réduction des dépenses sociales. La cohésion sociale est essentielle à la stabilité du Luxembourg. C’est ce que nous entendons par « croître ensemble ».
Bien entendu, les dépenses de défense exercent une pression supplémentaire sur le budget, mais le Luxembourg, en tant que partenaire fiable, honore ses engagements internationaux.
Nous utiliserons également des moyens nouveaux et innovants pour financer les dépenses de défense : l’émission d’un retail defence bond – nous sommes pionniers en la matière – et des sources de financement alternatives, notamment via un nouveau fonds mis en place par la SNCI. Une attention particulière sera portée aux effets positifs pour notre économie.
Je reste prudemment optimiste pour l’avenir. Nous disposons de finances publiques saines. Le triple A du Luxembourg a récemment été confirmé par les principales agences de notation.
«La cohésion sociale est essentielle à la stabilité du Luxembourg.»
Quels sont les résultats attendus du nouveau régime de « Carried Interest » ?
Le régime du carried interest est un projet visant à renforcer la compétitivité du Luxembourg en tant que centre financier, en particulier dans le domaine des fonds d’investissement et des actifs privés. Le secteur réclamait cette mesure depuis longtemps. En juillet, j’ai présenté le projet de loi, qui devrait entrer en vigueur en janvier 2026. Il prévoit un traitement fiscal clair et prévisible pour les rémunérations basées sur la performance et renforce la sécurité juridique pour les employeurs comme pour les employés. Notre objectif est simple : continuer à monter dans la chaîne de valeur des services financiers et rendre le Luxembourg plus attractif pour les professionnels hautement qualifiés percevant une partie de leur rémunération sous forme de carried interest. La concurrence internationale pour ces talents est intense. Si nous voulons que les fonds, le capital-investissement, le capital-risque ou les gestionnaires d’infrastructures continuent d'établir leurs équipes ici, nous avons besoin d’un cadre compétitif au niveau international. Le régime du carried interest s’inscrit dans un ensemble plus large. Nous prenons également des mesures en faveur des expatriés, des business angels et des start-ups. Nous incitons à la numérisation et à l’utilisation de la blockchain. La transformation numérique est cruciale pour maintenir le Luxembourg à l’avant-garde en tant que place financière de premier plan.
Je suis d’accord, mais alors qu’un carried interest cible les fonds de capital-risque, les start-up ont besoin de stock-options. Exemple : les employés d’entreprises actives dans l’IA, comme Gcore ou Emma, reçoivent des offres salariales de style américain atteignant jusqu’à 1 million d’euros. Comment les encourager à rester au Luxembourg sans stock-options ?
Je suis en contact permanent avec les acteurs du marché et je les écoute attentivement. Ce sont précisément ces ces voies particulières qui caractérisent le Luxembourg. Je comprends que les entreprises luxembourgeoises évoluent sur une scène mondiale. Les talents comparent les offres salariales proposés ici et ailleurs. Nous prenons cette concurrence très au sérieux. C’est pourquoi la modernisation du régime des stock-options est une priorité pour ce gouvernement. Combiné au nouveau régime pour les expatriés et au carried interest, il offrira des outils supplémentaires pour attirer et retenir les talents, non seulement dans la finance, mais aussi dans la technologie, l’IA et d’autres secteurs stratégiques.Les nouvelles mesure incitatives s’ajoutent à ce qui a d éjà été fait pour faciliter le recrutement et rendre l’économie luxembourgeoise plus compétitive. Nous avons rendu le régime de prime participative plus attractif. Nous avons amélioré le régime applicable aux expatriés et introduit une prime ciblée pour attirer les jeunes talents. Nous avons réduit l’impôt sur les sociétés d’un point de pourcentage et supprimé la taxe d’abonnement pour tous les ETF. Et nous avons mis en place des cadres avancés pour la blockchain et la tokenisation, parallèlement au règlement MiCA. Mais nous ne comptons pas nous arrêter là. Par exemple, en 2027, une nouvelle réduction de l’impôt sur les sociétés est déjà prévue.
Quand prévoyez-vous de réintroduire ce régime de stock-options ? Ne faudrait-il pas séparer – d’urgence – le régime destiné aux start-up de celui destiné aux hauts revenus, afin d’éviter les abus du passé ?
Le nouveau régime de stock-options fait partie du plan d’action en 10 points pour les start-up. Nous voulons tirer parti de notre expérience passée pour créer un système sur mesure pour les start-up et leurs employés. Contrairement aux régimes précédents, ce nouveau dispositif ne reposera pas exclusivement sur une circulaire de l’Administration des contributions directs, mais sur une base légale solide. Des garde-fous seront prévus pour éviter les abus constatés avec l’ancien système. Le nouveau dispositif se concentrera sur l’attraction et la rétention des talents pour les start-ups. Je souhaite présenter ce nouveau cadre au premier trimestre 2026. Cela s’inscrit pleinement dans l’engagement du gouvernement à améliorer continuellement notre arsenal de mesures en matière d’investissement et d’innovation, afin d’attirer et de fidéliser des talents, capitaux et idées au Luxembourg.
« Nous utiliserons des moyens nouveaux et innovants pour financer les dépenses de défense. »
Votre réforme fiscale introduisant l’imposition individualisée devrait coûter entre 800 et 900 millions d’euros. Quel sera le retour sur investissement ?
Tout d’abord, cette réforme entraînera des allègements fiscaux, donc davantage de pouvoir d’achat pour une grande majorité de citoyens. Nous remettons plus d’argent dans les poches des familles et des familles monoparentales. Cela profitera à l’économie locale. Une réforme fiscale de cette ampleur ne se produit pas chaque année. Il s’agit d’un projet sociétal d’envergure, et pas seulement d’une question fiscale. L’impact financier sur le budget de l’État a été détaillé lors de la présentation du projet de loi au Parlement. Notre société et nos familles ont évolué depuis les années 1960. En tant que société moderne, nous devons adopter un modèle fiscal qui ne varie pas selon qu’une personne est célibataire, mariée, en partenariat civil ou divorcée. La nouvelle loi devrait entrer en vigueur, si possible, le 1er janvier 2028, avec une longue période de transition pour protéger ceux bénéficiant du système actuel.
Pourquoi l’index est-il considéré comme tabou dans l’accord de coalition 2023–2028 ? Il favorise les plus aisés, qui reçoivent 2,5 % de salaires élevés, et peut nuire à l’attractivité du pays. Pourquoi, par exemple, ne pas plafonner le système d’indexation ?
On ne peut pas considérer l’index comme un élément isolé. Je viens de mentionner une myriade de mesures adoptées pour rendre l’économie luxembourgeoise plus compétitive et attractive. La stabilité sociale est également un facteur important à cet égard. Au Luxembourg, le système d’indexation est un pilier central de notre modèle social depuis des décennies. Son objectif principal est de maintenir le pouvoir d’achat, de protéger salaires, pensions et prestations sociales contre l’inflation et d’éviter les pertes de revenus ainsi que les conflits salariaux. Il a contribué de manière significative à la paix sociale au Luxembourg. L’index contribue également à une plus grande prévisibilité. Ce gouvernement ne touchera pas à l’index. Lors des négociations de coalition, le pouvoir d’achat était au cœur des discussions. Au début de mon mandat, nous avons donc ajusté le barème fiscal de quatre tranches d’indexation. Une réduction supplémentaire d’impôts est entrée en vigueur le 1er janvier 2025, ce qui procure désormais aux ménages un revenu net sensiblement supérieur à celui d’avant. Au total, cela équivaut à un ajustement correspondant à 6,5 tranches d’indexation, et nous avons également réduit la charge fiscale pour les familles monoparentales. Depuis le début de cette année, le salaire minimum pour les travailleurs non qualifiés est également exonéré d’impôt. Ce sont des mesures ciblées qui bénéficient particulièrement aux personnes à risque de pauvreté et à celles à faibles revenus. En tant que représentant du CSV, je considère qu’il est de mon devoir de garantir la cohésion sociale dans l’ensemble de la société.
Quelles sont vos perspectives pour les trois prochaines années, en termes de risques et d’opportunités ?
Les tensions géopolitiques ne disparaîtront pas du jour au lendemain. La défense, le climat, la sécurité numérique et le vieillissement des sociétés continueront de peser sur les finances publiques. Mais je les considère davantage comme des défis à transformer en opportunités. Les prévisions indiquent que la croissance devrait revenir à 2 % en 2026. Ce gouvernement continue d’investir dans une croissance plus durable et inclusive. L’impact positif des mesures mises en place pour renforcer la compétitivité et le pouvoir d’achat – dont certaines ne s’appliquent que depuis 2025 – se fait déjà sentir. Par conséquent, je suis prudemment optimiste pour l’avenir. En tant que responsables politiques, nous devons offrir des solutions concrètes aux problèmes quotidiens des citoyens, tout en proposant de nouvelles perspectives. La condition de base réside à la fois dans une économie forte et dans un État providence robuste, ce qui suppose également un centre financier solide. Nous avons déjà accompli beaucoup, mais il reste encore beaucoup à faire. Je suis convaincu que, ensemble, nous réussirons et que nous continuerons à renforcer le Luxembourg et ses citoyens.

