Jérôme Bloch (360Crossmedia) : Les nouveaux enjeux de la guerre de la communication

En marge de la désastreuse guerre opposant la Russie à l’Ukraine sur le terrain, la guerre de l’image a été gagnée par le président ukrainien Volodymyr Zelensky dès les premiers jours du conflit. Pour quel bénéfice, et surtout à quel prix ? Analyse.

 

Que gagne réellement Volodymyr Zelensky en appliquant sa stratégie médiatique ?

Je ne veux pas spéculer sur les intentions initiales de Vladimir Poutine, mais il me semble que la grande victoire de Volodymyr Zelensky a été de mobiliser son peuple pour mener cette guerre. Son pays risquait de tomber sans combattre. Une victoire qui risque donc de finir à la Pyrrhus, mais qui permet au peuple ukrainien de se battre pour son destin.

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« Il est dommage d’avoir opposé à la propagande russe une propagande occidentale »   Andreï Makine

 

Comment procède Zelensky ?

Pour comprendre le phénomène Zelensky, il faut d’une part se souvenir que c’est un professionnel de la communication, et d’autre part étudier sa campagne électorale. L’utilisation de techniques absolument identiques lui a permis de gagner avec un raz de marée de 73%, sous une étiquette « Serviteur du peuple ». Durant la campagne, il publiait des vidéos prises dans la rue, parfois avec un téléphone portable, sur un ton très « normal » qui n’aurait pas déplu à François Hollande. Si une élection peut se gagner aujourd’hui sur internet, ce n’est pas le cas d’une guerre, qui se joue avant tout sur le terrain, mais le moral joue un rôle considérable pour booster le moral des troupes et du peuple. A mesure que le conflit perdure, le Président continue donc à entretenir cette image du leader sans peur capable d’enregistrer son speech dans la rue, la plupart du temps avec un fond vert, bien à l’abri. En temps de guerre, toutes les techniques sont permises !

 

A-t-il commis des erreurs ?

Je ne peux pas me prononcer sur le fond, mais sur la forme, je pense que son amateurisme politique a atteint ses limites à la fin de la deuxième semaine. Les vidéos et les réseaux sociaux permettent de générer des émotions fédératrices, mais certainement pas d’infléchir le fonctionnement de l’OTAN, de l’UE ou de l’ONU. Après la vague d’espoir, Volodymyr Zelensky s’est heurté à des fins de non-recevoir d’autant plus violentes qu’elles faisaient suite à des demandes extrêmement publiques. Avec le recul, je pense qu’il aurait dû jouer le jeu diplomatique en coulisse et haranguer l’opinion publique avec des acquis déjà pré-négociés. Mais l’urgence de la situation ne lui a sans doute pas laissé le choix.

 

Quelle est la réaction des médias?

Les professionnels de la communication auront remarqué un événement phare plutôt troublant : la censure de RT (Russia Today) en Europe. Cette attitude est dérangeante puisqu’elle donne l’impression de s’abaisser au niveau d’un dictateur comme Poutine. Elle renforce le sentiment décrit par Andreï Makine dans l’article du Figaro du 10 mars: « Je regrette que l'on oppose une propagande européenne à une propagande russe». Je m’étonne de ne pas avoir vu l’ensemble des médias occidentaux protester contre cet acte historique. Aujourd’hui, trouver des sources d’information dignes de confiance relève du parcours du combattant, mais je pense qu’il est très sain de consulter – en plus des médias occidentaux – Al Jazeera, RT ou China Today pour connaître les point de vue des médias dans les grandes régions du monde et se forger une conviction sur base d’informations diverses. Nous vivons dans un monde éminemment complexe où des épisodes comme Abu Ghraib, Guantanamo, la vidéo « Collateral Murder » de Wikileaks, le récent missile sur la maison d’une famille innocente à Kaboul ou les révélations d’Edward Snowden – pour ne citer qu’eux – ont laissé des traces, partout dans le monde, notamment en Asie et en Afrique. Ils pourraient influencer le cours de l’histoire si les occidentaux s’obstinent à considérer leurs valeurs et leur propre propagande comme universelles. Cela dit, l’autodétermination reste la seule voie durable vers la démocratie, donc je souhaite à l’Ukraine de sortir vainqueur de cet abominable conflit.  

 

Comment voyez-vous évoluer la communication ?

Je repense souvent au déclin du Christianisme que certains situent avec la création de ce qui deviendront des Universités, notamment l’Ecole cathédrale de Reims en 1548. Ces écoles créées par l’Église ont ironiquement provoqué son déclin en instruisant les élèves. Je pense que nous assistons aujourd’hui à un phénomène similaire : la population aujourd’hui atteint un niveau d’information – et parfois de désinformation – extrêmement élevé où la propagande étatique n’est plus absorbée aveuglément. Comme je l’évoque dans mon dernier livre, « No Bullshit », il me semble urgent d’adapter nos lois à notre époque pour punir la désinformation électronique et faciliter un accès du peuple à l’information sous toutes ses formes. Ce début de XXIème siècle se révèle déjà comme le siècle de l’information. J’espère qu’il deviendra celui de la communication, où chaque région du monde échangera avec d’autres régions en prenant en compte les préoccupations de son interlocuteur, sans quoi de nouveaux conflits vont se multiplier.

Source : Le Figaro