Mario Draghi (Commission européenne): Un plan d’action pour relancer la compétitivité

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Mario Draghi, chargé d'une mission spéciale pour la Commission européenne, présente une feuille de route pour restaurer le leadership industriel mondial de l’Europe et éviter un déclin à long terme.
Inverser le déclin structurel par l’investissement stratégique
Le diagnostic de Mario Draghi sur la stagnation économique de l’Europe repose sur un paradoxe : malgré des atouts internes considérables — un marché de consommation de quatre cents millions de personnes, des institutions juridiques solides, une main-d'œuvre qualifiée et un leadership en matière de durabilité — la pertinence industrielle de l’Europe s’effrite. La croissance de la productivité a stagné, sa part dans les revenus technologiques mondiaux est passée de vingt-deux pour cent en 2013 à dix-huit pour cent en 2023, et les marchés de capitaux restent fragmentés. Les coûts énergétiques élevés, le retard de l’investissement privé et le vieillissement démographique aggravent la situation. Pour Draghi, il ne s'agit pas d’un simple ralentissement conjoncturel mais d’une dérive structurelle vers la marginalisation, sauf action décisive. Sa thèse centrale : la compétitivité ne doit plus rester un résultat passif du marché unique, mais devenir une priorité stratégique. La feuille de route qu’il propose repose sur six piliers pour traiter les causes profondes : diagnostic précis, investissement audacieux, transformation sectorielle, transitions numérique et verte, résilience économique et réforme institutionnelle. L’objectif ne consiste pas à ajuster marginalement les politiques, mais à provoquer des changements économiques majeurs. L’Europe doit combler un écart d’investissement annuel de cinq points de PIB avec les États-Unis et la Chine. Sans engagement financier comparable, aucune chance de rivaliser dans les technologies avancées ou l’indépendance énergétique.
"L’ambition, selon les mots de Draghi, doit être à la hauteur du défi"
Synchroniser innovation, investissement et politique énergétique
Draghi identifie trois leviers interdépendants pour renouveler la compétitivité de l’Europe : accroître l’investissement, réduire l’écart d’innovation et rétablir la compétitivité énergétique. Ces axes ne suivent pas des trajectoires parallèles mais s’imposent de façon conjointe. Une infrastructure numérique avancée soutient à la fois l’innovation et la transition verte. De même, l’investissement à grande échelle repose sur des marchés de capitaux intégrés et des outils fiscaux à l’échelle de l’UE. L’Europe accuse un retard important dans le financement des industries technologiques et climatiques, la rendant dépendante des chaînes d’approvisionnement externes et vulnérable aux risques géopolitiques. Selon Draghi, l’investissement privé n’augmentera qu’en présence de politiques à long terme crédibles, d’une réglementation simplifiée et d’incitations publiques ciblées. Il souligne aussi l’importance stratégique de l’énergie : sans accès à une énergie compétitive et sûre, le tissu industriel européen continuera à se déliter. Réduire les désavantages en matière de coûts énergétiques nécessite des investissements dans les renouvelables, une diversification des importations et la modernisation des infrastructures. Les stratégies nationales fragmentées doivent, selon lui, céder la place à une action européenne collective. Des normes numériques unifiées, des technologies interopérables et des cadres d’innovation partagés formentles conditions préalables à l’échelle et à la résilience. Il ne s’agit pas d’un appel au protectionnisme, mais d’une autonomie proactive — une Europe capable de mener la transition écologique, la transformation numérique et les industries stratégiques.
Exécution, gouvernance et réforme institutionnelle
L’avertissement de Draghi s’exprime le plus clairement dans ses conclusions : l’Europe ne manque pas de vision mais souffre d’une paralysie de l’exécution. Des politiques nationales qui se chevauchent, des instruments européens redondants et des priorités floues minent l’efficacité même des initiatives les mieux conçues. Pour y remédier, il plaide pour des réformes de gouvernance et des mécanismes d’investissement centralisés. Des véhicules d’investissement européens à grande échelle, possiblement adossés à des garanties communes ou à une émission de dette, sont essentiels pour mutualiser efficacement les ressources. Ces outils doivent s’accompagner d’une clarté institutionnelle — mandats simplifiés, coordination rationalisée et réduction des doublons bureaucratiques. Des stratégies sectorielles spécifiques sont recommandées pour la manufacture à forte intensité énergétique, la défense, l’aérospatiale et la pharmacie, ainsi que des réformes transversales dans la finance et l’innovation. Draghi insiste sur la réforme réglementaire, incluant un appui à l’essor des entreprises, des délais d’approbation plus courts et la facilitation de la mobilité du travail. La politique doit anticiper plutôt que réagir. Tout aussi cruciale : la résilience face aux distorsions étrangères de concurrence, sans tomber dans le nationalisme économique. L’autonomie stratégique exige, selon lui, non pas l’isolement, mais une intégration à grande échelle. L’ambition, selon les mots de Draghi, doit être à la hauteur du défi. L’Europe se trouve à la croisée des chemins — agir avec audace pour reprendre le leadership industriel ou subir un déclin irréversible.

