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Roman Kräussl (Université du Luxembourg) : Une recherche révolutionnaire sur les investissements ESG

L'écoblanchiment des investissements et la manière dont les questions de genre affectent la durabilité des entreprises ne constituent que deux des sujets de recherche actuels du Dr Roman Kräussl, professeur de finance à l'Université du Luxembourg. Il détaille ici comment son travail académique devrait dégager des avantages concrets pour les personnes, les profits et la planète.

 

Pouvez-vous vous présenter et expliquer votre engagement en faveur de l'ESG ?

 

Je m’appelle Roman Kräussl, chercheur invité à la Hoover Institution de l'Université de Stanford et professeur de finance à l'Université du Luxembourg. Mes recherches portent sur les investissements alternatifs. Ces dernières années, j'ai mené des analyses approfondies sur "La véritable valeur de l'art", travaux ayant débouché sur de nombreuses publications. L'une d'entre elles, intitulée "Gendered Prices", apporte la preuve que la culture, et plus particulièrement la culture de genre, produit des biais dans l’attribution de la valeur. En utilisant un échantillon de 1,9 million de transactions d'enchères de 1970 à 2016 dans 49 pays pour 69 189 artistes individuels, j’établis que les montants atteints par les peintures d'artistes féminines se révèlent significativement inférieurs aux prix des oeuvres faites par des hommes. J'ai également constaté que la décote de genre dans les enchères se manifeste davantage dans les Etats où prévalent des inégalités homme-femme plus importantes. Cette étude symbolise ma reconnexion à l'ESG.

"Le Luxembourg s’est engagé dans la bonne direction en mettant l'accent sur l'ESG, la durabilité et la finance verte.” 

Qu'entendez-vous par "reconnexion à l'ESG" ?

 

Il y a 25 ans, lorsque j'ai commencé mon cursus doctoral, j'ai travaillé sur le développement économique durable. Porté à l'attention du grand public lors de la conférence de la CNUED à Rio de Janeiro en 1992, le concept de durabilité était devenu un nouveau paradigme socio-économique. Cependant, trop souvent, il ne représentait guère qu'un simple mot à la mode. Pour les réunions de Kyoto en 1997, j'ai analysé les schémas existants d'échange de droits d'émission et identifié les conditions minimales du développement durable. J'ai codéveloppé un modèle macro-économétrique incluant la mesure de la consommation d'énergie et de matériaux, et bien adapté pour indiquer le lien entre l'expansion économique et l'impact écologique. J'ai remarqué l’existence d’un compromis entre la croissance et l'emploi, d'une part, et les préoccupations environnementales, d'autre part. Néanmoins, des arbitrages durables restaient possibles. Beaucoup de frustration a donc pu se ressentir par la suite en constatant que le thème de l'économie durable n’a guère dépassé le stade des discussions, et donné lieu à peu d’actions concrètes.

 

Sur quoi portent vos recherches actuelles ?

Mes recherches sur l'ESG portent sur deux sujets : l'écoblanchiment et le genre. En ce qui concerne la réflexion sur le genre, des études antérieures ont montré que la présence de plusieurs femmes dans un conseil d'administration se traduit par des performances financières supérieures, en raison d'une plus grande créativité et d'une meilleure prise de décision. Je souscris entièrement à ces conclusions, mais je les pense trop étroitement ciblées. Dans le cadre de mes recherches sur le genre liées à l'ESG, j'aimerais creuser davantage et analyser plus que la simple représentation des femmes aux postes de direction. Ainsi, je vais traiter d'autres indicateurs de performance et examiner leur impact sur les finances d'une entreprise. J’ai défini les indices suivants : (1) l'attraction, par exemple le ratio de femmes parmi les nouvelles recrues et dans l'effectif total ; (2) la fidélisation, comme la différence en pourcentage du nombre moyen d'années d'emploi pour les employés féminins et masculins ; et (3) la promotion, y compris le taux de présence féminine dans les postes de direction. J'espère terminer un premier document de travail en 2021.

 

Comment aborderez-vous l'écoblanchiment dans vos analyses ?

J’aspire à contribuer, par ma recherche, à faciliter une plus grande transparence sur le marché de la finance durable. Ce facteur peut concourir à combler le fossé entre les préoccupations artificielles et les actions réelles pour l'environnement. Nous avons vraiment besoin d'une  compréhension améliorée des données disponibles. Il ne suffit pas d'examiner les meilleures notes ESG et de déclarer une entreprise "bonne". La recherche universitaire peut jouer ici un rôle important, comme une sorte de garde-fou impartial du système économique. Nous devons nous mettre en tête qu'un grand nombre de ces appréciations ESG reposent sur des informations autodéclarées et ne font rien pour documenter les ambiguïtés du système et les mettre en évidence. La tentation de pousser en avant des réalisations formidables l’emporte toujours dans le chef des entreprises. Au milieu des années 1980, par exemple, Chevron a mené la désormais tristement célèbre campagne télévisée "The People Do", alors qu’elle enfreignait délibérément les lois sur l'air pur et l'eau. Aujourd'hui, de nombreux clients s’interrogent sur les vertus écologiques réelles de Tesla. Le gouvernement et les régulateurs vont essayer de réglementer tout cela et de garantir des conditions de concurrence équitables, mais cela pourrait prendre des années (même avec la SFDR) et nous devons agir rapidement. Je pense donc que le monde universitaire doit jouer un rôle très important pour "dénoncer", parler de l'éléphant dans le salon et ne pas laisser les entreprises s'en tirer à bon compte avec l'écoblanchiment.

 

 

ESG & Moi dans 5 ans ?

Je constate avec beaucoup de satisfaction que le Luxembourg s’est engagé dans la bonne direction en mettant l'accent sur l'ESG, la durabilité et la finance verte. Des initiatives récentes telles que la Luxembourg Sustainable Finance Initiative (LSFI) vont dans le bon sens.  La formation de la future main-d’œuvre constitue un point capital, et nous avons lancé il y a peu, à l’Université, une nouvelle filière sur la finance durable dans le cadre de nos programmes de master. Je reste convaincu que nos études en cours produiront des résultats intéressants, non seulement par l’analyse des sources d'information standard telles que les notations ESG de MSCI, mais aussi grâce à l’utilisation des ensembles de données non publiques comme UTIL. Celles-ci possèdent l’avantage de ne pas reposer sur des données autodéclarées et potentiellement blanchies. Je me suis assigné pour objectif de maintenir mes liens de recherche étroits avec l'Université de Stanford et de produire d'autres articles académiques pertinents. Parallèlement, j'aimerais développer un outil d'investissement ESG dynamique. Grâce à cet instrument, un acteur individuel ou institutionnel pourrait choisir son allocation idéale d'actifs verts, en fonction de la part d'E, S ou G à soutenir, tout en gardant à l'esprit les caractéristiques de risque et de rendement de son placement.