Japon : la langue des 5 Sens 

Par Sylvie Ferrari - Gramegna

 L' une des raisons pour lesquelles les étrangers sont interpellés et fascinés par le Japon : l’essence de sa culture se trouve au cœur des cinq sens. Je vais tenter de modéliser mon ressenti à l’égard du Japon à travers ma perception des cinq sens ; d’ailleurs, je ne cesse de les explorer depuis ces quatre dernières années.

La vue est évidemment le premier sens à entrer en jeu en arrivant au Japon. Contrairement à chez-moi, au Luxembourg, nous devons ici faire des efforts pour préserver la nature. Dompter les paysages semble être le but ultime. Parcs, bonsaïs, jardins en pierre et panorama Ikebana brident la nature. L’architecture des salons de thé, elle aussi, se plie aux règles de l’aménagement paysager : les fenêtres sont placées de façon à cadrer un endroit précis du jardin. Cela est parfaitement illustré dans la Villa Katsura près de Kyoto. Seules les collines et les montagnes, pour des raisons religieuses ou pratiques, semblent être à l’abri de la frénésie d’une nature dessinée par l’homme. Dans les villes surpeuplées, les arbres fleurissant toute l’année témoignent de l’attachement du peuple japonais envers le rythme des saisons. Les jardins minuscules ou les portes d’entrée des restaurants traditionnels sont des refuges apaisants de silence et de beauté. Les citadins parviennent à oublier les environs, souvent gris et tristes. Ils sont ainsi en mesure de se concentrer sur les quelques mètres carrés de verdure, parfois visibles aux coins des rues. En réalité, la beauté cachée est l’un des secrets de la culture japonaise.

Peu d’étrangers savent que la partie la plus élaborée d’une robe traditionnelle se trouve là où nous ne pouvons pas voir : il s’agit du motif se cachant à l’intérieur du kimono. Il en est de même pour les objets les plus coûteux, conçus en laque. Le travail le mieux soigné se trouve souvent en dessous du couvercle. Lorsque nous le soulevons, non seulement découvrons-nous un motif minutieusement réalisé, mais aussi nous est-il dévoilé un plat présenté de la manière la plus exquise.

Avant l’engouement récent de la nouvelle cuisine française pour la présentation des plats, peu d’étrangers prêtaient attention à la disposition artistique de la nourriture japonaise. Mécontent des assiettes et des bols à disposition pour servir ses plats, un célèbre cuisinier de l’ère Meiji s’est temporairement reconverti en potier afin de concevoir ses écuelles lui-même. Le but : renforcer l’attractivité de ses plats. Au Japon, nous mangeons d’abord avec les yeux, m’amenant ainsi, tout naturellement, à aborder le sens du goût. Le sushi est sans aucun doute l’aliment japonais le plus connu à l’étranger. Celui-ci est très populaire, comme le démontrent les nombreuses ouvertures de bars à sushi à travers le monde, y compris dans ma ville natale, Luxembourg. Les visiteurs étrangers, adorateurs de bars à sushi, tentent de mémoriser les noms des différents poissons, mais peu se rendent compte qu’une grande partie du secret réside dans la qualité du riz. Je mangeai le meilleur sushi à Hokkaido. Le chef utilisait deux types de riz (Sasanishiki et Koshihikari) pour créer un mélange divin : à la fois équilibré et subtil, dans le goût, mais aussi dans la texture. L’algue est un autre ingrédient simple mais tout aussi essentiel à la cuisine japonaise. Il me fascine. La qualité est très variable. De façon plus importante, son goût semble faire appel à des sens inconnus ; chose récemment prouvée par des scientifiques américains. Ces derniers ont démontré que les algues ne sont ni acides, ni amères, ni salées, ni sucrées. Nous les classons dans une cinquième catégorie, également nommée « Algues ». Des générations de Japonais soulevèrent cet aspect auparavant, mais cela n’avait jamais été prouvé scientifiquement jusqu’ici. De mon point de vue, la cuisine japonaise a ce petit quelque chose en plus. Je n’ai certainement pas découvert tous les secrets de la cuisine japonaise. Je reste perplexe devant les prix de certains types de melon. J’ai eu l’occasion d’en goûter de nombreuses sortes. Le melon de musc en a fait partie. Les prix variaient entre 500 et 10   000 yens. Malgré cela, je ne suis toujours pas en mesure de dire si la différence de qualité réside dans l’aspect visuel de la peau, dans la couleur intérieure du produit ou dans le goût. Je reste toutefois admirative face à la sophistication et à la simplicité de la cuisine japonaise. Elle rend hommage aux ingrédients spécifiques de chaque saison. Je souhaite qu’elle puisse le rester. J’espère également que les Japonais sauront résister à la tentation d’utiliser des légumes hors de saison, des fruits et des poissons, disponibles à l’achat grâce aux moyens de transport et à la technologie moderne.

De mon point de vue, la cuisine est un aspect crucial de la culture. Si je n’étais pas tombée amoureuse de la cuisine japonaise, je n’aurais certainement pas autant apprécié mon voyage. Même les plats les plus simples, tel que le soba, sont délicieux. Toutefois, contrairement aux Japonais, je n’ai pas appris à manger avec le bruit approprié m’entourant. Cela me conduit tout naturellement à aborder l’univers sonore du Japon. Le chant des cigales, appelé Aburazemi et Minminzemi, fut le premier son à m’impressionner lors de mon arrivée à Tokyo au milieu de l’été 1996. Leurs mélodies étaient un écho infini des chants des uns des autres. L’été disparaissait lorsque je ne les entendais plus. Les cigales rivalisent largement avec la musique de cinq heures. Celle-ci résonne tous les jours à travers le Japon. Cette mélodie domine aisément la circulation de Tokyo ; ce trafic passant inexorablement, mais en silence, comme si tous les chats avaient été privés de leur voix. À l’inverse, certains lieux sont célèbres pour leurs bruits ; reflet de la vie pétillante. C’est le cas du marché de poissons de Tsukiji, des bars à sushi ou des fêtes matsuri, comme celle de mon quartier à Azabu Ju-ban. Cependant, je n’arrive toujours pas à m’habituer aux sons métalliques et glacials des machines de pachinko, auxquels certains joueurs deviennent accro. Leur dépendance au jeu est-elle cachée ou intensifiée par le bruit insupportable ? Mon impression de voir le peuple dominé par le son ne me revient qu’au cours des spectacles de seiko (de batteries).

 

Pour conclure sur une note plus douce : que serait le Japon sans les douces berceuses si ardemment apprises à l’école par mes enfants et qu’ils ne cessent de chanter depuis ?

Des cinq sens, l’odeur est celui dont je dois, sans nul doute, en découvrir davantage. L’encens est un bon exemple. Toutefois, j’apprécie l’odeur unique des tatamis, le parfum des arbres de cyprès, notamment de ceux se trouvant dans le sanctuaire Meiji. J’aime également le parfum de l’arbre Kaya, utilisé pour fabriquer ces magnifiques Go Boards.

Parler du sens du toucher dans un pays où la poignée de main est remplacée par un arc pourrait sembler paradoxal. Mais tant d’objets sont soigneusement conçus et fabriqués dans le but d’être touchés. Les réalisations japonaises en laque sont d’une beauté inégalée ; beauté perçue au toucher. Telles des perles, frôlant la peau d’une femme, absorbant son parfum et sa sensualité, de la même manière qu’un kimono prend sa forme, lui transmettant, à elle, ainsi qu’à la personne touchant la soie, un sentiment magique de volupté.

Découvrir les cinq sens du point de vue japonais, amène à partager les sentiments du peuple. Cela nous aide également à comprendre le langage de leur cœur, telle une sorte de sixième sens. Cet aspect mériterait une nouvelle réflexion et donc un autre article. 

Découvrir la culture japonaise nous a énormément enrichis, moi et ma famille. Cela nous a aussi permis d’établir de nouveaux liens entre le Luxembourg et le pays du Soleil Levant. Puisse cet article modestement contribuer à amplifier le partage des connaissances et l’admiration entre nos deux pays.