Jean-Paul Olinger, Nicola Simons (UEL) : Le budget de l’État mis en perspective

Selon Jean-Paul Olinger et Nicola Simons, respectivement directeur et conseiller économique de l’UEL, beaucoup d’autres pays envient la situation budgétaire du Luxembourg qui reste à moyen terme, en comparaison et malgré tout, dans le vert. Interview.

 

Un virus touchant aussi les finances publiques 

L’activité économique freinée par les mesures sanitaires prises pour endiguer la propagation de la Covid-19 ainsi que les mesures d’aides en faveur des ménages et des entreprises ont considérablement impacté les finances publiques luxembourgeoises à tous les niveaux, l’Administration centrale (solde déficitaire), les Administrations locales (solde déficitaire avec tendance vers l’équilibre) ainsi que la sécurité sociale (solde positif avec tendance baissière). De ce fait, les dépenses de l’Administration centrale (l’État) s’élèveraient en 2020 à 22,9 milliards EUR, soit 2 milliards EUR de plus que le montant budgétisé, tandis que les recettes chuteraient de 2,5 milliards EUR en 2020 pour n’atteindre plus que de 17,8 milliards EUR. Du point de vue des finances publiques, 2020 est une année exceptionnelle :  c’est la première année où les recettes publiques diminuent et où le plus grand déficit annuel est constaté avec 5 milliards EUR. La résilience des secteurs de la finance et des services administratifs, notamment grâce au  télétravail généralisé, a aidé à limiter les dégâts, en comparaison à d’autres économies européennes. Bien que son ampleur devrait se réduire, cette situation déficitaire devrait malheureusement perdurer jusqu’en 2024 et faire croître la dette publique dans le scénario Covid-19 le moins pessimiste de 14 milliards EUR en 2019 (22% du PIB) à 24 milliards EUR en 2024 (33% du PIB) !

"La résilience des secteurs de la finance et des services administratifs, notamment grâce au  télétravail généralisé, a aidé à limiter les dégâts en matière de finances publiques."

Une situation de départ moins saine qu’il n’y paraît

Le  dynamisme du secteur financier (contributeur principal à l’impôt) et du marché de l’emploi (+110.000 personnes au cours des 10 dernières années) a permis au Luxembourg, jusqu’à aujourd’hui, de disposer de finances publiques qui s’affichent enviables. L’envers du décor est que nous nous sommes habitués à cette situation (positive et temporaire) et que nous avons créé d’importantes dépenses structurelles (presque 3 euros sur 4 du budget sont consacrés à des dépenses sociales et à des salaires). Cet équilibre n’est pas durable. La fragilité des recettes et leur forte dépendance au secteur financier pose un réel défi pour la résilience financière du Luxembourg. Cette vulnérabilité (et a fortiori la volatilité correspondante) doit être comparée au caractère structurel, rigide et donc difficilement adaptable des dépenses. Cet équilibre est illusoire. Les énormes excédents (800 millions EUR en moyenne de 2010 à 2018) au niveau de la sécurité sociale cachent le déficit récurrent au niveau de l’État (400 millions EUR en moyenne de 2010 à 2018). Rappelons que ces excédents proviennent de la forte croissance du nombre de salariés (croissance extensive) et n’appartiennent pas à l’État. Il s’agit de cotisations (assurance pension en tête) qui devront servir à financer plus tard les prestations auxquelles auront droit les assurés d’aujourd’hui. Pourtant, les chiffres communiqués au niveau des finances publiques ne font souvent pas la distinction entre l’un et l’autre, et se bornent à reprendre le total. Cette perspective confortable biaise l’interprétation de la réalité.

Réagir aujourd’hui et anticiper demain

L’UEL (Union des Entreprises Luxembourgeoises) représente les entreprises et comme toute entreprise, elle se veut résolument positive sur l’avenir. Oui, nous sommes en crise mais nous osons croire qu’après la pluie, le beau temps reviendra.

Beaucoup d’autres pays envient notre situation budgétaire globale qui reste à moyen terme, en comparaison et malgré tout, dans le vert, principalement grâce aux réserves du fonds de pension (22 milliards EUR en 2019) et aux participations détenues par l’État. À court terme, il s’agit de mettre en place une politique budgétaire anticyclique. C’est via des investissements ambitieux et sélectifs qui renforcent l’activité de nos secteurs économiques prioritaires, ainsi qu’à travers une politique de gestion ambitieuse des talents, que nous relancerons l’économie et répondrons aux défis des transitions économiques, digitales et environnementales. Il s’agira ensuite de rendre nos finances publiques plus durables et éviter de simplement revenir à la situation d’avant, une fois (espérons-le) l’économie repartie. En conclusion, naviguer dans cet environnement constitue un enjeu pour le gouvernement. Nous ne pouvons que lui conseiller d’adopter une approche anticipative et rationnelle pour mener à bien cette difficile mission de gestionnaire de l’argent public.

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